BENJAMIN BAROCHE

EN APARTÉ


FASCINANT. C’EST LE PREMIER MOT QUI NOUS VIENT. À 51 ANS, LE COMÉDIEN AURA VÉCU DIX VIES ET UNE CARRIÈRE EN DENTS DE SCIE. DES DÉBUTS PROMETTEURS AU THÉÂTRE, UNE PERCÉE AU CINÉMA ET DE NOMBREUSES APPARITIONS DANS DES SÉRIES À SUCCÈS. DEPUIS 2020, IL INCARNE LE PERSONNAGE TYRANNIQUE D’EMMANUEL TEYSSIER DANS LA SÉRIE ICI TOUT COMMENCE DIFFUSÉE TOUS LES SOIRS SUR TF1. DANS CET ENTRETIEN, IL S’EST LIVRÉ SANS FARD SUR LE FIL DE SA VIE. L’OCCASION DE SE DEMANDER SI L’ACTEUR EST PASSÉ AU SECOND ACTE DE CARRIÈRE.

Benjamin, peut-on en savoir un peu plus sur vous ? Où êtes-vous né ? Où avez-vous grandi ?

Je suis né sur la Côte d’Azur à Cannes, un peu « derrière la gare » comme on dit. C’est une ville très particulière. Il n’y a qu’une toute petite partie de la ville qui est très riche, le reste est très populaire. On avait peu d’argent, c’est quelque chose qui m’a fait souffrir, mais qui ne m’a pas empêché d’être heureux.


Le petit garçon que vous étiez se rêvait-il comédien ?

C’est une vocation qui est arrivée très tôt en effet. J’ai été un peu livré à moi-même et cette petite solitude, je la nourrissais avec des films. Ceux de John Ford et d’Hitchcock. Je voyais ces acteurs, comme John Wayne, Steeve McQueen. Et ça me racontait quelque chose, ça comblait ma solitude.


Vous souvenez-vous du moment où vous vous êtes dit « je veux faire ce métier » ?

Oui. J’étais en 6e, j’avais onze ans. J’ai eu un professeur de français formidable qui nous a fait travailler

Molière. Je n’étais pas un élève facile, j’avais beaucoup d’avertissements, j’étais le boute-en-train, celui au fond de la classe. Mais là quand j’ai rencontré Scapin, il y a eu un grand changement. Je suis passé du fond de la classe au premier rang et puis j’ai joué, j’ai fait rire mes camarades. Ma révélation, elle a eu lieu avec le théâtre.


Vous décidez d’intégrer une troupe de théâtre…

À quinze ans, je me suis inscrit au cours de Roger Cassin. Vers dix-sept ans, j’avais déjà une expérience de jeu. On jouait dans des maisons de retraite, on avait un petit théâtre. Finalement, à dix-huit ans, je suis monté à Paris pour prendre tout ça au sérieux et je suis entré au Cours Florent.


Trouvez-vous votre place ?

Non. Très vite, c’est la désillusion, je suis malheureux. À l’époque, des mecs comme moi, il y en a un bon paquet et en plus, ils ont du talent. Je découvre pour la première fois la compétitivité de ce métier, et je réalise que cela va vraiment être compliqué. J’ai peiné à trouver ma place.


Vous arrêtez…

Oui. Je me suis remis à jouer dans la troupe amateur à Meudon de Robert Kimmich. Un ancien de la Comédie-Française, un très grand ami de Francis Huster, qui avait fondé sa troupe dans les années 1970. Vers 21 ans, j’ai quand même décidé de passer les concours des grandes écoles pour faire du théâtre : le Conservatoire, le TNS, la Rue Blanche, ERACM à Cannes et Saint-Étienne. Je vais presque au bout du conservatoire, et finalement, je me retrouve à Cannes.


Vous rentrez à la maison…

C’était génial. On avait des intervenants passionnants et expérimentés comme Claude Régy, ou Pascal Rambert. Et puis je suis tombé sur une superbe promo. On a tr ès vite formé une troupe. Pendant trois ans, on a travaillé les grands classiques. Pascal Rambert écrivit souvent pour nous. La troisième année a été une année de tournée !


Vous sortez de là avec un vrai bagage…

À 25 ans, j’ai eu la chance d’être immédiatement embauché par Bernard Sobel, un grand metteur en scène. J’ai enchaîné les pièces de théâtre jusqu’à 27 ans. Puis j’ai commencé à saturer et à avoir envie d’autre chose. Je suis parti vivre à New York.


Pour jouer ?

Non. Je désirais « vivre ». Pendant deux ans, j’ai fait des petits jobs. J’avais besoin de ça, de décrocher un peu, d’aller me nourrir d’autres choses, d’avoir plus de vécu.


Comment le retour en France se passe-t-il ?

J’ai 30 ans et c’est difficile. Je suis parti en disant non à beaucoup de projets. À mon retour, on ne m’avait pas attendu. Heureusement, je retrouve mes amis. Thierry de Peretti me propose de jouer avec lui, on monte un Shakespeare. Au même moment, on me présente un agent. Je commence les castings et je mets un pied à la télévision.


C’est un autre métier…

Oui, mais je l’apprends. Je décroche un petit rôle de dealer dans la série policière de France 2, PJ. Les directeurs de casting m’aiment bien, on me rappelle, de fil en aiguille, je fais beaucoup de petites séries et un peu de cinéma. Je commence à gagner ma vie, mais je retrouve aussi cette compétition que j’avais vécue à l’âge de vingt ans.


Quel conseil donneriez-vous aux jeunes acteurs ?

Ne perdez pas de temps, faites votre travail et prenez votre place.


Quel est le chemin qui vous mène au rôle d’Emmanuel Teyssier ?

J’ai tenu le rôle d’Antoine Garrel quelque temps dans la série Profilage. J’ai eu l’occasion de tisser des liens avec TF1. Puis mon personnage est mort. J’ai été sur Candice Renoir, j’étais le mari de Candice, et là, pareil, on divorce. J’enchaîne les castings, je fais des guest mais je n’obtiens pas de rôle récurrent. C’est aussi ça, la réalité du métier.


Pourquoi ne pas être retourné au théâtre ?

À ce moment-là, j’en ai envie. J’écris même un seul en scène, John Wayne et moi. Je décroche une bourse et un grand prix pour pouvoir le produire. Malheureusement, le confinement arrive et c’est mis en suspens. C’est toujours dans un coin de ma tête. Au même moment, je reçois un coup de fil de mon agent pour une série quotidienne. Je dis non au départ. J’étais snob, j’avais un blocage avec le format. Finalement, je lis les essais. Je trouve cela vraiment très bien écrit et j’accroche avec le personnage. Je vais au casting. Je me transforme en Teyssier et je sens immédiatement quelque chose d’évident en commençant à jouer. Je suis pris !


Alors justement, parlons-en de votre personnage…

C’est un personnage que l’on a beaucoup taillé avec le temps. À la base, c’est un dur, habillé tout en noir. Il est très insultant, méprisant. Sur les dix premiers épisodes, on a affaire à une ordure totale. Les téléspectateurs ne le supportent pas, dans la rue, ils me le disent et ça veut dire que ça marche !


Comment nourrissez-vous ce rôle ?

Je repense au théâtre et au grand méchant de Shakespeare. Je tente de faire le lien entre les deux : le théâtre et mon personnage. En faire une personne de très théâtral, avec une élégance, une prestance. Avec le temps, on s’aperçoit que c’est un mec qui souffre et qui a des failles. Par ailleurs, il est connu pour ses punchlines… Je dirais que l’humour sert de pont entre lui et moi.


Comment fait-on pour ne pas s’installer dans une sorte de routine lorsque l’on joue autant le même personnage ?

C’est le gros challenge. Il ne faut pas être en pilote automatique sinon on est piégé et l’on peut vite s’ennuyer. Le pire ennemi de l’acteur, c’est le confort. Le format de la quotidienne est très éprouvant. On n’a pas réellement le temps d’avoir d’autres projets. Cet été, j’ai réussi à le faire. J’ai tourné dans Le Saut du diable avec Philippe Bas réalisé par Julien Seri pour TF1. Ça m’a permis de quitter un peu Teyssier mais pour mieux y revenir.


Donner la réplique à tous ses jeunes acteurs est stimulant…

En dehors du plaisir de jouer mon personnage, c’est la chose qui me séduit le plus. Je prends vraiment plaisir à jouer avec eux, à me mélanger à leur génération. On s’aperçoit que finalement notre métier est intergénérationnel, aucune différence n’existe entre mon Molière et le leur, et c’est magnifique. J’ai aussi donné des cours de théâtre classique à L’École du Jeu à Paris, et ça a été l’une des choses que j’ai le plus aimé faire !


La cuisine, la pâtisserie, est-ce que vous les partagez avec votre personnage ?

Alors, j’adore, mais je suis une truffe. J’avais une séquence, il n’y a pas longtemps, où je devais casser des oeufs avec une seule main, on a dû mettre une doublure ! (Rires) Et figurez-vous que je suis coaché pour effectuer des gestes très techniques sur lesquels on ne peut pas me doubler. (Rires) Plus sérieusement, j’ai appris à entrevoir que la cuisine est un métier extraordinaire, un métier de passion comme le nôtre et que l’on peut tout faire. Il n’y a pas de code dans la cuisine, c’est un métier de création.


Le jeune adolescent que vous étiez se rêvait comédien. L’acteur de 50 ans, de quoi rêve-t-il ?

D’être un acteur qui crée des valeurs, des aventures avec des personnes formidables. Notre métier, c’est une aventure humaine avant tout et c’est ce qui a fonctionné dans la série. Je suis d’ailleurs très intransigeant là dessus, car les jeunes acteurs qui arrivent sur la série doivent être à la hauteur pour ne pas en faire quelque chose de désagréable. Je veux avancer, ne pas stagner. Dans le bouddhisme, on parle du « trésor du coeur ». Je veux accumuler ces trésors ici et maintenant.