JÉRÔME LÉGUILLIER

L'AGENT


C’EST UN ACTEUR DE L’OMBRE QUE L’ON CONNAÎT PEU. L’AGENT EST EN MÊME TEMPS LE CONFIDENT DES ARTISTES, LEUR REPRÉSENTANT ET LEUR NÉGOCIATEUR. APRÈS UNE CARRIÈRE DANS LE THÉÂTRE ET LA PÉDAGOGIE, JÉRÔME LÉGUILLIER S’EST LANCÉ DANS LE MÉTIER IL Y A TROIS ANS. BASÉE À SÈTE, SON AGENCE SINGULIÈRE PROPOSE 50 TALENTS AUX TOURNAGES RÉGIONAUX, NATIONAUX ET MÊME INTERNATIONAUX. UNE ACTIVITÉ QUI EXIGE À LA FOIS UNE GRANDE DIMENSION HUMAINE, UNE PASSION POUR LES ACTEURS ET BEAUCOUP D’HUMILITÉ.

Jérôme Léguillier, quel est le rôle d’un agent ?

C’est un intermédiaire entre l’artiste et la production, qu’elle soit de théâtre, d’opéra, de télévision ou de cinéma. L’agent a un portefeuille de talents qu’il défend et représente. Il les propose à diverses productions, tente de convaincre que tel acteur ou telle actrice peut être parfait ou parfaite dans tel rôle. Et il y a un aspect financier : l’agent négocie le cachet, les conditions de travail…


La série Dix pour cent représente l’agent comme le confident, le psychologue, l’ami… La dimension humaine est-elle importante ?

Elle est indispensable. On déborde parfois jusqu’à un accompagnement psychologique, un côté nounou… C’est une question intéressante, car on a une juste place à trouver entre le papa, le grand frère… Bien sûr, on exerce un métier où l’affectif est en jeu. Je suis très proche, ouvert, libre avec ceux et celles que je représente. Mais il faut un équilibre.


On n’imagine pas un enfant dire « quand je serai grand, je serai agent ». Comment arrive-t-on dans ce métier ?

Ma singularité, c’est que je viens du théâtre. J’ai toujours baigné dans le milieu artistique, j’ai même joué. Après un conservatoire en province, j’ai été élève de classe libre au Cours Florent à dix-huit ans, avant d’y devenir professeur d’Art dramatique puis directeur pédagogique. On m’a ensuite proposé la direction, pendant quatre ans, du Cours Florent à Montpellier. Tout cela a du sens : mon parcours de vie m’a amené ici. Agent, c’est un métier d’expérience. On ne le devient pas à dix-huit ans. On doit bien connaître cet univers. Si j’ai une certitude, après vingt six ans de Cours Florent, c’est celle de comprendre les acteurs. Ce qui se passe dans leur tête , leur coeur.


Justement, que se passe-t-il, chez un acteur ?

Ce métier me fascine encore. On peut s’interroger sur ce qui motive quelqu’un à devenir acteur. Aller s’enfermer dans des boîtes noires avec de la lumière artificielle, avoir mal au ventre parce que l’on va dire quelque chose devant des gens. Ils font ce choix, souvent très tôt, d’être dans une réalité virtuelle. Je pense que c’est une forme de nécessité, comme pour tous les arts. Et cela, c’est passionnant. Sentir que lorsque la personne joue, c’est le moment le plus important de sa vie. Elle s’offre à un regard très subjectif qui va tantôt vous adorer, tantôt vous détester. C’est d’une grande violence !


Vous avez été comédien, metteur en scène, enseignant. Pourquoi agent ?

J’avais l’envie, après 50 ans, de tourner une nouvelle page de ma vie. Ce métier m’a toujours passionné. Je suis un enfant des années 1980, et j’ai toujours admiré Dominique Besnehard. Il fut le directeur de casting vedette des années 1980, puis l’agent vedette des années ArtMedia. C’est quelqu’un dont on parlait beaucoup, qui est devenu ensuite producteur, directeur de festival. Son parcours m’a beaucoup inspiré. J’ai toujours aimé les dessous, les coulisses, l’envers du décor.


Il y a trois ans, vous lancez l’Agence Singulière à Sète. Peut-on exercer hors de Paris ?

Je suis un vrai Parisien, catapulté à Montpellier pour le Cours Florent. Je suis arrivé avec tous les clichés, une curiosité, or j’ai été conquis par les gens que j’ai rencontrés. Il y a des artistes merveilleux. Quand j’ai fait le choix de créer mon agence, cela pouvait sembler logique de rentrer à Paris. Mais je n’en avais pas vraiment envie ! C’est une région dont on parle de plus en plus, axée sur l’image, le cinéma, les séries. Pourquoi ne pas avoir une singularité en m’installant ici ? Dans un premier temps, j’avais donc vingt artistes de la région. Je voulais voir comment cela se passait au regard de Paris. L’idée consistait à créer un lien. Car il ne faut pas opposer Paris et province. On travaille aussi avec l’étranger, des productions internationales. Sète, c’est juste un choix d’implantation. Dans le cinéma, on peut être basé partout et travailler partout.


Trois ans plus tar d, où en êtes-vous ?

Mon optique a évolué. C’est un métier d’étiquette. J’ai senti le danger d’être « agent du sud d’acteurs du sud pour les tournages du sud ». Les séries quotidiennes, c’est une source d’emploi, bien sûr, mais le but était d’avoir un rayonnement. Aujourd’hui, je représente 50 talents. Pour brouiller les pistes, j’ai également des acteurs à Paris, Bordeaux, Marseille... 50 acteurs, c’est beaucoup ! Je pourrais en avoir 300 ! Nous sommes deux à l’agence, c’est donc suffisant. Mais les sollicitations sont démentielles… Il y a énormément d’artistes en France. Je revendique ma naïveté : je ne pensais pas que nous recevrions autant de propositions. Nous croulons sous les demandes !


Qui sont vos acteurs et actrices ?

Je ne suis pas agent de stars. Je représente beaucoup de jeunes talents et des acteurs qui viennent du théâtre. L’un de nos tournages prestigieux cette année, c’est Agnès Berthon, une comédienne de la troupe de Joël Pommerat. Elle a été demandée pour un rôle important dans un film d’Arnaud Des Pallières, aux côtés de Mélanie Thierry, Josiane Balasko, Marina Foïs et Carole Bouquet. Ses dix jours de tournage, c’était un moment fort pour l’agence. Je représente aussi Sissi Duparc, qui a joué dans des films comme Brice de Nice. Je la connais depuis 30 ans, elle a décidé de travailler avec moi. Cet été, elle a tourné dans un film d’Isabelle Mergault et dans un épisode de la série Emily in Paris. Ces contrats nationaux et internationaux me ravissent, parce que je reste une petite agence sétoise. C’est donc un symbole très important.


Comment choisissez-vous vos artistes ?

C’est une conviction profonde, instinctive. Qui ne repose pas sur du concret. On va avoir un coup de coeur, une envie. Souvent, les acteurs pensent que c’est uniquement professionnel. Or quelqu’un que je vais accompagner, je dois avoir envie de l’entendre au téléphone. Que l’on ait des choses à se dire, que l’on ait plaisir à partager une heure pour un café. Oui, on doit aimer son artiste. Je ne dis pas que je n’aime pas ceux que l’on ne prend pas, mais ceux que l’on prend, il faut cette envie de les accompagner.


Faites-vous des castings, tests ?

Ce métier ne marche pas comme ça : on ne fait pas d’audition. C’est au feeling, car tellement de paramètres entrent en jeu ! Ce n’est pas un physique, bien sûr, on n’est pas des agences de modèles ou de pub. Ce n’est pas seulement une compétence de jeu non plus. Il faut savoir si la personne travaille vite. Si elle a un bon caractère ou pas. Si elle peut s’adapter, se démener. Avoir confiance. Si je dois faire passer un message : on ne peut pas accompagner un acteur que l’on n’a jamais vu jouer. Une photo, une démo, ce n’est pas suffisant.


Comment convaincre les productions ?

Cela commence par un intermédiaire très important : le directeur ou la directrice de casting. On travaille

ensemble, on leur fait les propositions qui nous semblent les plus justes. On doit déjà effectuer une première sélection en fonction du rôle recherché. Se dire que c’est « pour lui ou elle ». Tous les clichés sont réels : c’est un métier de réseau. Défendre nos acteurs, c’est insister un peu. Plus on connaît un directeur de casting, plus on pourra lui téléphoner, lui proposer quelqu’un, rappeler. Un choix d’acteur, ce n’est pas seulement de la loterie. C’est savoir, judicieusement, apporter des arguments. Si le directeur de casting n’est pas convaincu, mon rôle, c’est de ne pas être d’accord, de ne pas lâcher.


Et y parvenez-vous ?

Je commence ! Acteur, c’est du long terme, alors agent je n’en parle même pas ! On part pour un engagement réciproque, un chemin de plusieurs années. Surtout quand on représente de jeunes artistes, qui démarrent une carrière, tout ne se fait pas en six mois. L’Agence Singulière a moins de trois ans. Vous enlevez une année de Covid en 2020, j’ai dix-huit mois d’activité réelle. Je commence à pouvoir faire ce travail. Je fais beaucoup d’allers-retours à Paris pour rencontrer les directeurs de casting. Il est nécessaire de se rendre à des manifestations, aller dans les festivals, pour nouer un lien avec les gens. Que je puisse les appeler de manière naturelle.


Est-ce que ce sont des métier s bien payés ?

Acteur, c’est un métier bien payé quand on joue. Mais on ne le fait pas à temps plein. Il y a toujours des moments de latence, d’autant plus quand on débute. C’est un choix de vie : gagner très bien pendant quelques jours, puis beaucoup moins. Sur ce sujet, il faut beaucoup de recul. Les contrats sont à très court terme. Les cachets sont journaliers. Mon but, c’est donc que mes acteurs tournent le plus régulièrement possible. Et négocier le meilleur cachet possible, pour que tout le monde puisse en vivre. L’agent perçoit 10 % de ce que rapportera l’artiste. Il en faut donc beaucoup, des cachets ! Quand plusieurs acteurs tournent le même mois, cela peut être intéressant. Mais en périodes creuses, comme l’été qui vient de passer, c’est un calcul à faire.


Qu’est-ce qui vous pousserait à accepter un acteur de plus ?

Un nouveau coup de coeur. Il y a un mot que l’on n’a pas prononcé, c’est l’émotion. Si je vais à un spectacle demain, qu’un acteur ou une actrice me bouleverse, cela peut déclencher une envie chez moi. Le coup de foudre est avant tout artistique et émotionnel. On travaille sur des projets ensemble, on conseille, mais après, on s’efface et on les regarde, fasciné. Beaucoup de bons acteurs mériteraient de réussir. Il y a une part de chance : il faut rencontrer la bonne personne, au bon moment.