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PIERRE DELORME

SCÉNARISTE


ANCIEN JOURNALISTE, PIERRE DELORME A ÉCOUTÉ SON COEUR ET S’EST LANCÉ DANS L’ÉCRITURE DE SCÉNARIOS, NOTAMMENT POUR LA TÉLÉVISION. IL LÈVE LE VOILE SUR L’UN DES MÉTIERS MYTHIQUES, MAIS MYSTÉRIEUX, DU MONDE DU CINÉMA.

Pierre Delorme, vous êtes scénariste. Votre job consiste-t-il à raconter des histoires ?

Oui, mais ce n’est pas un livre ni une nouvelle. La particularité, c’est que ces histoires vont donner lieu

à des films ou des séries. Un scénario, c’est donc une écriture particulière : on doit raconter par écrit une histoire, avec des indications sur ce qu’on aura à l’image et ce qu’on entendra. Il faut donc une fibre à la fois artistique et narrative, mais aussi technique, pour que 50 ou 100 personnes y voient exactement la même chose.


Qu’est-ce qui vous plaît dans ce métier ?

Être libre d’écrire quand je le veux, selon mon inspiration, sur les histoires que je souhaite. Mais mon kiff, c’est de travailler avec des personnes : des réalisateurs, d’autres auteurs, des producteurs. Essayer de faire harmoniser des sensibilités différentes au sein d’un même projet. Quand cela va au bout, que le résultat devient un objet filmique diffusé, voir comment celui-ci est accueilli, quelles sont les audiences, c’est sympa.


Comment en êtes-vous arrivé au cinéma ?

J’ai grandi dans les vidéoclubs avec la Sainte-Trinité : Indiana Jones, Star Wars, Retour vers le Futur. J’ai découvert Spielberg, Lucas, Zemeckis, puis McTiernan, Verhoeven, Carpenter… Mais je n’avais jamais envisagé une carrière. Mon père étant ingénieur agronome, j’ai vécu en Afrique, à Madagascar, j’ai passé mon bac au Luxembourg… Partout, le cinéma était un moyen de sociabiliser, avec le foot et Dragon Ball Z. Je ne me projetais pas dans les études, puis je me suis dit : pourquoi pas le cinéma ? Un ami allait à l’ESEC, à Paris. J’ai convaincu mes parents d’intégrer l’ESRA à Rennes, dans l’optique de devenir monteur. J’aimais bien les ordinateurs, les logiciels…


Et vous êtes devenu journaliste !

Pendant le cursus, on touche à tout, j’ai découvert l’écriture, la réalisation. J’ai ensuite travaillé à Paris, sur des plateaux télé. En parallèle, j’avais mis toutes mes économies dans la réalisation d’un premier courtmétrage… tout pourri ! Il fallait donc que je bosse vraiment. Un pote m’a dit que Dvdrama cherchait quelqu’un. J’ai écrit pour ce site, puis en 2007 j’ai rejoint FilmsActu, où j’ai gravi tous les échelons jusqu’à mon départ, en 2015.


L’écriture vous a-t-elle donné envie de devenir scénariste ?

Je profitais de mes vacances pour tourner des courtsmétrages. Mais à force d’entendre dire « le scénario était bien, mais le film… », j’ai compris que ce n’était pas pour moi. En 2015, à 30 ans, j’ai fait le point. Je ne voulais plus être journaliste. Comme l’on me disait que j’écrivais bien, j’ai voulu essayer de devenir scénariste, à l’instinct. Je sentais qu’il y avait un truc où j’étais à l’aise. J’ai écrit, j’ai vendu mes premiers projets, j’ai trouvé un agent, et c’était parti.


Vous avez rapidement oeuvré pour la télévision. Est-ce un choix ?

En France, la télévision a longtemps été considérée comme le parent pauvre de l’audiovisuel. On a une histoire beaucoup plus proche du cinéma. Moi, mes plus gros chocs de spectateur, je ne les ai pas vécus devant des films. Quand j’étais étudiant, on regardait les séries américaines sur Canal Jimmy : The Sopranos, Oz, The Wire, The Shield. Je trouvais cela ultra puissant ! Sex and the City, Six Feet Under, c’étaient de grosses claques. La manière dont les personnages étaient creusés, les situations, la psychologie... Le fait de prendre le temps, aussi. Instinctivement, je me suis rendu compte que j’avais davantage ma place à la télé.


Comment travaillez-vous ?

Cela dépend. Il y a des projets de commandes : un producteur ou une chaîne me donne un brief. Il faut essayer de trouver un espace de liberté pour s’éclater. Je trouve cela génial comme exercice : de la contrainte naît la créativité. Il y a aussi des projets qui naissent de rencontres. Récemment, une productrice voulait faire une comédie de Noël. C’est rigolo. On a commencé à échanger, on a trouvé un canevas, puis ça a marché. Enfin, parfois, il y a des projets qui naissent de ma propre inspiration. Derrière, un producteur entre dans la boucle, il met un peu de lui. Il faut savoir être diplomate. J’aime quand les êtres ont envie de raconter des choses. J’essaye de synthétiser tout cela et de faire plaisir à tout le monde.


La télévision vous laisse-t-elle la possibilité d’être créatif ?

C’est variable. Il y a des projets avec beaucoup de libertés, parce que les visions s’harmonisent, on est sur la même longueur d’onde. À l’inverse, il y a des cas où l’interventionnisme des producteurs ou des diffuseurs est plus fort. L’important, c’est d’être en phase avec soi. Le scénariste Frédéric Krivine parle de « pépite ». Dans chaque projet, tout peut changer, mais il doit y avoir la pépite. Des éléments qui nous tiennent à coeur. Tant que cela perdure, c’est bon. Sinon, il faut avoir l’honnêteté de partir du projet, parce qu’on ne s’y reconnaît plus. Cela m’est arrivé. La commande a une limite, à un moment.


Il y a un éternel débat entre artistique et télévision…

Les choses changent, progressivement. Quand on regarde des séries récentes, comme Vortex, sur France 2 , du polar d’anticipation avec du voyage dans le temps, de la romance, on comprend que c’était improbable il y a cinq ans. Surtout de la part de France 2. Bien sûr, il y a encore des projets très formatés. On n’est pas près de voir France 3 produire un Squid Game ! Mais ça bouge. On trouve de belles propositions sur OCS, Canal+, les plateformes, France TV Slash…


Comment jugez-vous les productions tirées de vos scénarios ?

C’est un peu la surprise. Un scénariste bosse en amont, puis on n’en entend plus parler. Un réalisateur va bosser, des acteurs vont jouer, un monteur va repasser derrière. Il y a de bonnes ou de moins bonnes surprises, mais c’est grisant de voir la différence entre ce que l’on avait imaginé dans notre tête et le résultat final. J’ai écrit le pilote de Piste Noire, une série France 2. Je le trouve très efficace. Le soir de la diffusion, j’ai reçu des messages positifs : c’est une petite fierté ! J’ai écrit aussi deux épisodes de Capitaine Marleau. C’est une série assez particulière, réalisée par Josée Dayan, une grande dame de la télévision. Il y a des fois où je me suis dit « ce que j’avais écrit, c’était mieux ». Et d’autres fois, je trouve qu’elle a eu de bonnes idées.


Qu’est-ce qu’un bon scénario ?

J’aime bien la notion de dynamisme. Quand tu lis un scénario, il ne faut pas voir le temps passer. J’aime bien quand les choses sont fluides, avec de la pêche. Mais l’homme de télé dirait qu’un bon scénario, c’est celui qui est validé par tout le monde ! Un scénario très bien écrit qui n’emballe personne, c’est compliqué. Dans le milieu, il y a des règles plus ou moins établies, sur la dramaturgie, la construction des personnages, la trajectoire… Mais en même temps, je peux citer 50 super films qui ne respectent pas ces règles ! Parfois, on se dit qu’à la lecture, le film sera nul, mal incarné, mais avec la bonne mise en scène, cela fonctionne. Au contraire, de super scénarios mal incarnés ou mal filmés, ça s’écroule. En fait, les spectateurs ne payent pas pour un scénario. Ce qu’ils veulent voir, c’est un film ou une série !


Pour une série, il faut étirer la narration. N’est-ce pas frustrant ?

C’est super dur ! En France, on a des formats plus courts. Mais aux États-Unis, devoir écrire vingt épisodes… J’ai donc beaucoup de tolérance par rapport à ça. Quand tu regardes The Walking Dead, il y a ce côté très étiré. Sur une saison, les premiers et derniers épisodes, c’est « Wow ». Et au milieu, c’est un peu rien ! Même dans Game of Thrones, qui est un modèle d’écriture : dans certains épisodes, il ne se passe pas grand-chose à part un peu de sexe et de dragons ! Mais cela se comprend : il faut garder le meilleur pour la fin, faire monter la sauce. C’est comme en musique : même pour un grand artiste, il y a toujours des chansons qui ne servent à rien dans un album ! Le remplissage, c’est inévitable. Mais il y a le plaisir de se plonger dans un univers, de retrouver des personnages que tu aimes bien. The Sopranos, c’était la famille, tu vis avec eux, tu ressens des choses. En fait, j’aime bien ce côté étiré.


Les séries s’améliorent-elles, en France ?

On rattrape notre retard, mais on reste loin des Américains, ou même des Espagnols, Coréens, Israéliens... On partait de loin, si l’on considère les séries et unitaires d’il y a vingt ans. Aux niveaux photo, image, mise en scène, c’était compliqué ! La majorité des gens faisaient de la télé par défaut, parce qu’ils n’avaient pas réussi dans le cinéma. Tourner un Navarro ou une pub pour du café, c’était pareil. Personne n’avait envie de se casser la tête à faire un truc qualitatif, que ce soit en termes de narration ou de lumière… Aujourd’hui, de plus en plus de personnes ont des velléités narratives et de mise en scène. Canal+ a donné un ton avec Mafiosa, Baron Noir, Engrenages, Le Bureau des Légendes… Le public est devenu plus exigeant.


Peut-on encore se lancer dans le scénario ?

C’est un métier artistique, dans un milieu où il y a beaucoup de concurrence. Cela ne dépend pas uniquement d’une bonne formation. Mais ce n’est pas bouché. Il y a de nouveaux diffuseurs, de nouvelles demandes. L’audiovisuel et la fiction télé ont encore de beaux jours devant eux. Il y a de la place, mais il faut persévérer, se constituer son réseau.


Comment voyez-vous la suite ?

Sur dix projets d’un scénariste, il n’y en a qu’un qui va au bout. La majorité de mes textes ne seront jamais tournés, alors que ce sont souvent ceux qui me tiennent le plus à coeur. J’aimerais bien créer une série. J’en ai plusieurs en cours, du fantastique à la comédie d’espionnage. Être à l’origine de quelque chose qui ira au bout. C’est mon prochain défi !



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