SOPHIE DUEZ

INTIME


COMÉDIENNE AU LONG COURS, FEMME INTIME ET ESPRIT INDÉPENDANT… ON NE SORT PAS INDEMNE D’UNE RENCONTRE AVEC SOPHIE DUEZ. ELLE, QUI NE VOULAIT PAS DEVENIR ACTRICE. ELLE EST UNE ARTISTE RARE ET SINGULIÈRE, SON PARCOURS NE SEMBLE ENTRER DANS AUCUNE CASE. SANS DOUTE CE QUI EN FAIT UNE ACTRICE LIBRE QUI A SU SE RÉINVENTER AVEC TOUJOURS BEAUCOUP D’INTELLIGENCE. RENCONTRE AVEC LA RÉVÉLATION DU FILM MARCHE À L’OMBRE DE MICHEL BLANC.

Sophie, vous êtes née à Nice en 1962 puis vous vous installez avec votre famille à Paris…

Oui. Nice, j’y suis restée trois ans. J’en ai gardé l’amour des couleurs, de la contemplation, le goût de la nature. C’était une vie très libre entre la mer et la montagne. Puis nous avons emménagé à Paris. J’étais une enfant joyeuse. Je n’aimais pas réellement l’école, bien que cela ne m’ait pas empêché de réussir. Je m’épanouissais davantage dans le sport. La danse, l’athlétisme, le volley, l’équitation… J’adorais la nature et les animaux.


Pensiez-vous un jour devenir actrice ?

Non. Enfant, je me voyais ingénieur agronome ou vétérinaire. Finalement, j’ai suivi ma meilleure amie en hypokhâgne !


En effet, rien à voir…

Je n’ai jamais vraiment « planifié » ma vie. Toutes les choses qui me sont arrivées sont le fruit de rencontres. J’ai toujours essayé d’être dans un « alignement » entre un centre d’intérêt, un équilibre affectif et une curiosité. Je ne suis jamais dans la projection. Je me suis souvent sentie étrangère, en fin de compte.


Étrangère à quoi ?

J’ai fréquemment voyagé. J’ai commencé très jeune. À douze ans, avec ma soeur à peine plus âgée, nous sommes partis chez une amie en Yougoslavie. J’y suis restée deux mois. Puis à quinze ans, je suis partie, en sac à dos en Grèce, simplement parce que j’apprenais le grec ancien. C’était ma façon d’être dans l’exploration de la vie.


Comment vous retrouvez-vous à faire du mannequinat ?

J’ai vite ressenti le besoin d’habiter seule. J’ai quitté la maison à dix-huit ans. Pendant mes études, je travaillais dans un salon de thé pour me faire un peu d’argent. C’est là que j’ai rencontré une personne qui m’a présentée à une agence. J’étais mannequin « beauté » pour du maquillage, de la coiffure, des bijoux...


Ce sont de bons souvenirs…

J’appréciais la photo, car j’adorais cette idée d’être dans une espèce de neutralité, et que tout à coup quelque chose se dessine sur moi pour laisser place à un nouveau visage. Quelque chose qui allait s’orchestrer entre lumière, couleurs et matières. C’était très créatif. Et puis cela m’a permis de voyager beaucoup en Allemagne, au Sri Lanka...


Vous avez suivi de longues études en parallèle.

Oui. Je suis allée jusqu’à une maîtrise à la Sorbonne. Juste après, j’ai entamé un cursus en histoire de l’art, et c’est à peu près à ce moment-là que j’ai dû faire par hasard Marche à l’ombre.


Par hasard ?

Oui. Je n’avais pas prévu de jouer dans un film. Je me suis mariée à vingt ans, avec une personne très malveillante, qui m’a abandonnée le lendemain du mariage. J’ai fait une dépression. Puis un soir ma soeur me dit « j’ai un copain qui a un copain qui voudrait te voir, viens, on va dîner au resto avec eux ». Quand le fameux copain est arrivé, j’ai reconnu le chanteur que j’avais vu l’après-midi même à la télévision, mais dont j’ignorais le nom et les titres. Il n’était pas connu comme aujourd’hui. C’était Patrick Bruel.


Incroyable ! Pourquoi cherchait-il à vous rencontrer ?

Il devait faire une émission de télé avec des danseuses, néanmoins l’une d’entre elles était malade. Il cherchait quelqu’un pour la remplacer. Il m’avait vue dans une cassette VHS pour le casting d’une pub. Je ne sais pas, il a flashé et il m’a cherchée ! (Rires)


Vous avez dit oui bien sûr !?

J’ai donc participé par hasard à l’émission « ChampsÉlysées » de Michel Drucker. Ce soir-là, Michel Blanc était devant sa télévision, et il m’a aperçue faire mes trois pas de danse… Le lendemain, j’ai reçu un coup de fil pour des essais. J’ai été prise.


Qu’est-ce que vous vous dites à ce moment-là ?

Je ne m’attends pas à ce qui va se passer. Je suis rentrée, on m’a fait répéter un peu. J’ai eu une doublure pour certains passages et puis j’ai tourné huit ou dix jours. Simultanément, j’avais ma conciliation de divorce, un début d’ulcère, c’était vraiment très dur personnellement.


Comment gérez-vous l’après ?

Je me reprends en main personnellement, et je commence dès septembre un doctorat. Le film sort en octobre. Là, c’est un raz de marée. Je ne m’attendais pas à ça ! Mon répondeur saturé, la promo, les questions sur ma vie privée. Je n’aspirais pas à être une méga-star.


Finalement, vous vous éloignez du cinéma…

J’ai vite fait marche arrière, car je coche à peu près toutes les cases de #metoo. Lorsque j’ai commencé, j’étais très jeune, on ne parlait pas du tout de cela. Et, sur ma route, j’ai croisé les pires dont on parle aujourd’hui.


Vous auriez pu en rester là…

J’ai poursuivi mon doctorat et j’ai continué les shootings. Puis il y a eu le théâtre, quelque chose où l’on n’essayait pas de m’amener. La télévision. Finalement, après mon second divorce, j’ai eu envie de revenir vers le texte.


Vous vous épanouissez au théâtre avec Les Monologues du vagin…

J’ai joué la version initiale, seule en scène, où j’incarnais les douze personnages. Avec le théâtre, ce qui est formidable, c’est que l’on n’est pas dans le culte de la personnalité ou de l’image. On disparaît pour qu’un personnage arrive, pour incarner de l’invisible, du texte. Daniel Benoin, qui prenait la direction du théâtre de Nice, m’a proposé de venir jouer Festen. J’y suis restée cinq ans comme sociétaire.


Ces années ont dû être très riches…

Oui, j’aimais être dans une troupe et le fait d’« habiter » un lieu. Et puis j’ai eu d’autres projets : une pièce avec Jérôme Savary ; un spectacle que j’ai écrit et mis en scène seule en scène avec Gérard Daguerre, le pianiste de Barbara ; plusieurs téléfilms.


Là, vous arrivez à un tournant…

Le leader PS de Nice m’a proposé d’être sur sa liste comme société civile. J’aimais l’idée de porter un message collectif, d’aller plus loin dans l’action publique. J’ai joué dans des séries sur des chaînes publiques, j’ai joué dans un théâtre public. Mon père était ingénieur EDF… J’ai été élevée comme cela. À Nice, je me sentais inscrite dans un territoire. J’y suis allée comme quelqu’un qui porte les récits des autres, qui peut incarner des questions, transmettre des messages.


Vous serez même élue au conseil municipal et au conseil communautaire…

Oui, mais j’ai démissionné au bout de deux ans, je n’étais pas du tout dans le timing politique. Je me suis découvert un véritable attrait pour l’ingénierie culturelle en menant un groupe de réflexion autour de la rénovation et la transformation d’anciens abattoirs municipaux en ateliers d’artistes. Pendant six ans, j’ai conduit une étude de définition de ce que cela pourrait devenir. Qu’est-ce que l’on y écrit comme histoire pour qu’il y ait un mouvement collectif qui fait que l’on y vient, qu’on l’anime et que l’on y vit quelque chose ? La culture, c’est l’art de la rencontre.


N’avez-vous pas eu l’impression de trahir votre âme de comédienne ?

J’ai cru arrêter de l’être pour explorer d’autres horizons. Mais, finalement, c’est de passer par là qui m’a confirmé que je suis comédienne, que je suis une artiste du côté de la création.


Après tout cela, vous décidez de vous installer dans le Gard…

Trente ans auparavant, j’avais acheté une maison près d’Uzès avec le projet de m’y installer. C’est resté une maison de vacances. En 2016, j’ai franchi le pas. Tout en continuant à me consacrer à mes projets. Un peu de cinéma, de la télévision, du théâtre… L’hiver dernier, j’ai participé à l’écriture et au tournage d’un film d’auteur américain en post-production à Los Angeles. Je suis sur la production du film canadoanglais King baby tourné à Allègre-les-Fumades. J’ai aussi un projet de série, qui aborde davantage mon expérience politique et la notion de représentation. En octobre, je serai au casting du dernier film d’Éric Lavaine, Plancha, et au très vieux Teatro Olimpico en Italie – il est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, sa construction date du XVIE siècle –, pour jouer La voix humaine. Un monologue de femme écrit dans les années 1930 par Cocteau.